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Amon Agoh Marthe,1ère vice-présidente de l’Assemblée nationale : “La France peut nommer les députés ivoiriens, si elle veut”

Notre Voie-

La 1ère Vice-présidente de l’Assemblée nationale, le député Amon Agoh Marthe, estime, dans cette seconde partie de l’interview exclusive qu’elle a accordée à Notre Voie, que des élections législatives ne peuvent se tenir tant que le contentieux de la présidentielle n’est pas vidé.
Notre Voie : Des militants du Fpi, en plein meeting pacifique, samedi dernier à Koumassi, ont été violemment attaqués par des hommes arborant des t-shirts à l’effigie d’Alassane Dramane Ouattara et des Frci. Quelle analyse faites-vous d’une telle situation en tant que député??
Amon Agoh Marthe : En tant député, si le Parlement était ouvert, c’était notre rôle d’interpeler le gouvernement et de demander l’ouverture d’une enquête sur ces évènements malheureux. La constitution met à notre disposition, les moyens de contrôle de l’action gouvernementale. On aurait demandé au ministre concerné de venir faire une communication sur cette affaire face aux députés. Mais il se trouve que par la seule volonté de Mamadou Koulibaly, l’Assemblée nationale n’est pas ouverte. Nous n’avons donc aucun moyen pour agir. Nous regardons, par conséquent, impuissants, ces dérapages inacceptables. En tant que parlementaire, je voudrais me limiter à cela. En ce qui concerne l’aspect purement politique, le Fpi est un parti organisé. Ses dirigeants sont donc bien placés pour se prononcer sur la situation de violation des libertés et des droits démocratiques. Donc, je ne parlerai pas en lieu et place du porte-parole du Fpi.

N.V. : Avec le traitement qui est fait aujourd’hui aux députés et ce qui vient de se passer à Koumassi, pensez-vous que les législatives qui sont annoncées pour le 11 décembre prochain permettront-elles de mettre en place un Parlement crédible ?
A.A.M. : Ce qui me peine, c’est qu’on ne peut même pas accuser l’Exécutif d’avoir maltraité les députés. Puisque les députés eux-mêmes n’ont pas ouvert leurs portes parce que Koulibaly les en a empêchés. Maintenant en tant citoyenne, je ne sais pas comment on peut parler d’élections en Côte d’Ivoire tant qu’on n’a pas vidé le contentieux de l’élection présidentielle. Réconcilier, c’est mettre les gens qui se sont brouillés ensemble. Il y a une harmonie qui est rompue entre des gens, et on veut la rétablir. Pour que des gens se réconcilient, il faut qu’ils soient en palabre. Mais les Ivoiriens sont en palabre sur quoi ? Quelle est la cause de leur palabre ? Si on ne cherche pas la cause de cette palabre, comment peut-on réconcilier les ivoiriens ? Personnellement, j’ai voté à l’élection présidentielle. Le peuple exerce son pouvoir à travers le Président de la République et les députés. Ce sont les deux piliers de la République. On vient de faire le premier choix. Celui du président de la République. Notre choix n’a pas été accepté par la communauté internationale. Je veux dire que notre constitution est le socle de la République. Elle nous unit et fait qu’ons’appelle Ivoiriens. Sinon, chacun resterait dans sa case et on n’aurait rien à avoir l’un avec l’autre, s’il n’y avait pas la constitution ivoirienne. C’est cela qui fonde la République. Et dans une République, le choix des dirigeants doit être fait conformément aux règles prescrites par la constitution. Et notre constitution dit clairement que c’est le conseil constitutionnel qui veille sur la régularité du vote et qui proclame le vainqueur de l’élection présidentielle. Il en est de même pour les députés. Ce conseil constitutionnel a déclaré élu un des candidats. Il l’a investi. Mais malgré cela, la communauté internationale a dit niet. Et nous avons reçu des bombardements des forces onusiennes et de l’armée française. Un Président d’un autre pays qui reste dans des tribunes internationales pour lancer des invectives à celui que nous avons élu et exiger qu’il quitte son fauteuil. Et à coup de bombardements, on nous l’enlève et on le met en prison. Et on me demande maintenant en tant citoyenne, « vient choisir le deuxième élu». Parce qu’il y a deux catégories d’élus que le peuple doit désigner. J’ai désigné le premier. On m’a récompensé avec des bombardements, des tueries, des viols, des massacres, des pillages et je souffre encore de tout cela. Le premier que j’ai désigné est en prison avec tous mes frères et sœurs. Et tu m’appelles en tant que citoyenne pour venir choisir encore. Monsieur le journaliste, à ma place vous diriez quoi ?

N.V : Donc selon vous, il est prématuré de parler d’élections ?
A.A.M : Pour moi, on ne doit même plus parler d’élections tant qu’on n’a pas réglé le problème qui nous divise. Est-ce la communauté internationale qui commande la Côte d’Ivoire ou est-ce les Ivoiriens eux-mêmes qui se commandent ? Dans ce cas, on change carrément de régime. On fait un référendum pour choisir quel type de groupe d’hommes nous voulons être. Nous voulons être un peuple vassal d’un autre peuple. Il nous appartient de choisir librement ce que nous voulons être. Il y a un groupe d’Ivoiriens qui pense que c’est la communauté internationale qui doit nous commander. Donc on n’est plus un Etat indépendant. Enfin, je ne sais pas le statut que ceux-là nous donnent. Et puis, il y a un autre groupe d’Ivoiriens qui estime qu’on est indépendant depuis 1960 et par conséquent, ce n’est pas la décision de la communauté internationale qui doit s’imposer à nous. Ce débat-là, tant qu’il n’est pas tranché, ce n’est pas possible de créer l’harmonie sociale. On ne peut pas vivre ensemble dans un village si on n’est pas d’accord sur la façon dont doit se faire le choix du chef du village. Est-ce que le chef du village doit toujours être issu d’une même famille ? Il faut que les gens du village soient d’accord ! Est-ce que le chef du village doit être choisi par une génération ? Là aussi, il faut que les gens du village soient d’accord etc.… Ces règles-là, tant qu’on n’est pas d’accord sur ça, il n’y a pas d’harmonie possible. Il n’y a pas de réconciliation possible. Il ne faut pas confondre réconciliation et pardon. Le pardon, c’est excuser le mal que l’autre t’a fait. C’est laisser tomber ce qu’il t’a fait. Ne plus vouloir se venger. Ne plus vouloir d’inimitié entre vous. C’est cela le pardon ! C’est différent de la réconciliation. On se réconcilie parce qu’on s’est brouillé sur un problème. Et quand on se réconcilie, ce n’est pas une histoire de pardon forcément ! Une fois qu’on s’est compris et qu’on est d’accord sur le comment on va faire désormais, c’est fini !

N.V : Mais Honorable, le président du Conseil constitutionnel s’est dédit et a investi un autre Président…
A.A.M : Lisez bien l’arrêt de l’investiture du Président actuel. Yao N’Dré (président du Conseil constitutionnel, ndlr) a visé la décision de la communauté internationale. Donc, nous avons un Président issu de la certification de Choi (ex-représentant spécial du secrétaire général de l’Onu, ndlr) et donc de la volonté de la communauté internationale et non de la volonté du conseil constitutionnel ivoirien. Voilà le débat ! Ivoiriens, arrêtons de nous blaguer ! Jusqu’à quand allons-nous tricher avec notre vie ? Une fois, les gens de l’Onu chargés des Droits de l’homme sont venus à mon bureau. Ils voulaient me parler de violation des Droits de l’homme en Côte d’Ivoire avec les exactions par-ci, par-là. Je leur ai demandé, est-ce qu’on peut parler des Droits de l’homme en Côte d’Ivoire en dehors d’un groupe humain? Ils disent non ! Je leur ai dit par la suite que pour qu’on parle de Droits de l’homme là où il y a un groupe humain, il faut que le groupe humain, lui-même, ait un droit d’abord. Vous ne concédez pas aux Ivoiriens le droit de s’autodéterminer, le droit de mettre en place une constitution qui leur agrée et le droit de se choisir un chef, alors de quel droit me parlez-vous ? Et pour quel humain ?

N.V. : A vous entendre parler, cela ne vous dirait rien si les députés étaient nommés ?
A.A.M. : Qu’ils fassent ce qu’ils veulent. Vous savez, la loi du plus fort… C’est la loi de la jungle où le plus fort mange le plus faible, c’est tout ! Rien n’est fait au hasard. Tout est calculé. Quand la table de Linas-Marcoussis se préparait, nous sommes allés en mission de sensibilisation. Et donc nous sommes allés au Parlement européen à Bruxelles. J’avoue que je n’arrive pas à comprendre par rapport à tout ce qu’ils nous ont enseigné, toutes les valeurs diffusées par l’Occident, que des gens qui attaquent un gouvernement légalement établi, on leur déroule le tapis rouge. Des gens qui viennent avec des armes, on leur déroule le tapis rouge. Alors que les armes sont un moyen antidémocratique. Alors nous avons demandé mais comment ça se fait que vous leur déroulez le tapis rouge et vous leur proposez d’entrer au gouvernement ? On nous a répondu Oui on était obligés puisqu’on dit qu’ils ont pris la moitié du pays. J’ai dit au président du Parlement européen d’alors, « monsieur le président, l’humanité a connu beaucoup d’atrocités surtout après les deux guerres mondiales. Je pensais donc que l’humanité avait pris conscience de ce que la loi du plus fort est nuisible à l’épanouissement du monde. Et que c’est pour ça qu’on avait créé l’Onu pour que justement le plus fort n’écrase plus le plus faible. Mais si vous dites c’est parce que les rebelles étaient plus forts que le gouvernement légalement établi que vous demandez qu’ils viennent au pouvoir, alors on retourne à la loi de la jungle ». Je leur ai dit « faites attention. Parce que vous avez enseigné des valeurs. On a cru naïvement en ces valeurs-là; on les a intériorisées parce que nous pensons que ce sont des valeurs depromotion humaine». Mais je réalise que, nous-mêmes, Africains, sommes d’accord pour être des non valeurs. Puisqu’on a des concitoyens qui sont d’accord avec cette situation déshumanisante pour l’Afrique. Donc la France peut continuer son œuvre. La France peut nommer les députés ivoiriens comme elle a choisi le chef de l’Etat. Elle peut faire ce qu’elle veut, nous n’avons pas de choix autre que son choix. Nous n’avons pas d’armes. Et même si on en avait, on préfère ne pas mourir.

Interview réalisée par
Boga Sivori

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